" La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fendre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.
Pour raconter son infortune
A la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fendre les yeux.
Mais aucune réponse, aucune,
A ses longs appels anxieux !
Et, le cou tendu vers les cieux,
Folle d'amour et de rancune,
La biche brame au clair de lune ».
Maurice ROLLINAT, Les
Refuges
chap 1 « L’ENGRAIN et KALIBANKALU »
Je m'appelle Blandine mais pour cette histoire, je serai "Aiyana", Fleur éternelle.
Mon histoire avec le pain est une histoire d’Amour.
Elle commença par ma
rencontre avec V. Alors qu’il naviguait sur son esquif à la découverte de nouvelles terres, il jeta l’ancre sur mon île. Après un bref séjour, il m’embarqua avec lui, emportant d’un seul coup
mon fils, mon petit baluchon et mes doutes. Il m’offrit refuge et protection dans son royaume de Verdakhâ car c’était un Seigneur et il possédait un vaste manoir.
Il aimait chanter ; je chantais aussi, il aimait danser et m’entraîna dans la cité de Gennetines pour le grand rendez-vous estival des danseurs de folk.
Là, je découvris un nouveau monde avec des gens simples, natures, gentils. J'en avais rêvé sur mon île, sans penser que cette contrée existait vraiment.
De ce monde j’avais eu soif et voilà que j'étais apaisée.
L'envie me vint de reprendre mon bâton de pèlerine pour trouver le « Chemin du Cœur ».
Le Chemin du Cœur devait me mener au Saint-Graal que je cherchais depuis mon enfance.
Je l’avais quitté lorsque mon cœur s’était fermé il y avait bien longtemps de cela, comme une fleur se ferme quand disparaît le soleil.
Le séjour parmi les danseurs de folk marqua mon retour définitif à la civilisation humaine. Je la différencie de celle des mutants occidentaux ; ceux que j’avais dû fuir autrefois pour me
réfugier avec mon fils sur l’île secrète de Kalibankalu.
Ne la cherchez par sur la carte : vous ne la trouverez pas. Je l’ai emportée avec moi et m’y retrouve régulièrement lorsque les bruits du Grand Monde m’assourdissent.
Lors de mon séjour chez les folkeux, je fis connaissance d’un boulanger, sa boulangère et leur petite mignonne. Ils m’’apprirent qu’il existait un autre monde appelé «BIO-Monde ». Dans ce monde
là , on mangeait différemment, on avait d’autres idées sur la façon de vivre sur la Terre et on s’intéressait particulièrement à Dame Nature et aux Autres Humains.
J’étais enchantée : tout cela me convenait parfaitement et ressemblait un peu au Monde entrevu sur l’île de Kalibankalu. Je dis bien un peu, car je compris plus tard que le monde dont
j’avais rêvé était en devenir même s’il existait déjà dans le cœur de beaucoup d’humains.
Je décidais le Seigneur V à ne plus consommer que le pain bio du Boulanger Maistre D car je sentais confusément que ce pain possédait un clé magique dont j’avais besoin pour passer une étape du
Chemin du Cœur.
Après quelques temps de consommation assidue, nous fûmes sollicités par le boulanger Maistre D, pour vendre son pain en le marché bio de Jassans, puis celui de Villefranche, lorsque besoin
était pour lui de vaquer à d’autres occupations.
Nous fûmes ravis et honorés de jouer au marchand et à la marchande, nos âmes d’enfants n’ayant point tout à fait disparu. Nous vendions et nous vendions bien prenant grand plaisir à fournir au
chaland affamé le bon pain. Pain d’engrain, d’épeautre, pain blanc et de seigle, pain aux céréales ; variétés et prix nous devenaient chaque fois plus familiers.
L’odeur du pain chaud, ses couleurs dans les ocres dorés, la poussière blanche du fournil et les sacs de pain farineux gravaient dans mes cellules leur empreinte vivante.
Maistre Di travaillait avec un autre boulanger nommé Maistre Lu. Je fus quémandée par celui-ci pour faire sa tournée de livraison en la Capitale des Gaulles le vendredi matin. Je devais me
lever aux aurores pour porter le bon pain comme un message dans différents points de vente de la région lyonnaise.
C’est ainsi que le pain devint petit à petit essentiel dans ma vie : « donnez-nous notre pain quotidien »… Sa valeur nutritionnelle et symbolique me touchaient et le pain s’inscrivait
définitivement sur mon « Chemin du Cœur »
Je commençais à me passionner pour ce pain et son lien avec les humains. Aussi loin que remontait ma mémoire, je le retrouvais comme la base de l’alimentation des humains. Je partis à la
recherche de sa vie, sa fonction, son rôle dans le temps et dans les différentes cultures. Je commençais tout simplement à me demander ce que mangeaient les humains. Par humains, j’englobe les
humains et également les mutants qui pourraient redevenir des humains dans le sens noble du terme s’ils acceptaient d’effectuer le travail d’humilité et de renaissance qui leur est
demandé.
Je me mis donc
en quête et je découvris que les humains n’étaient pas tous concernés de la même manière par le pain. En effet, une grande partie d’entre eux consommaient d’autres céréales : du riz, du maïs et
du seigle, du manioc pour ne citer que les principales. Je découvris même un peuple, les Massaïs qui eux, ne mangeaient pas du tout de céréales, préférant boire le sang et le lait de leurs
vaches et mâcher des herbes curatives. J’étais perplexe mais mon amour pour le pain ne décrut pas : au contraire j’y reconnu un pilier de mon identité ainsi que celles de mes semblables : les
occidentaux.
Parallèlement, je découvris dans mon arbre généalogique la présence d’une amérindienne que je nommerai Caribou Des Mers car elle fit le voyage jusqu’en Italie pour suivre son mari, un de mes
aïeux marin et commerçant en épices et en herbes.
Comme j’étais en train d’ajouter à ma panoplie de vente sur le marché, les herbes curatives, j’y vis une injonction du destin : mon aïeule courageuse me demandait de renouer avec elle par ce
biais : tout prenait corps et sens.
Le pain et les herbes prenaient une vraie place dans ma vie. Moi, l’artiste-yogi me sentant coupée de l’amère mère-patrie ; je renouais avec mes racines grâce au froment et aux plantes
médicinales.
Mes pieds et mes pensées s’enracinaient dans le sol et dans la vie.
Un futur semblait se dessiner pour moi puisque je me créais, grâce au présent qui devenait un cadeau, un passé et des racines.
L’Amour du Pain et des Plantes m’ouvrait le Chemin du Cœur. Une mutation se faisait en moi, je me débridais et me déridais en m’hybridant. L’horizon se dégageait : la naissance d’un nouvel être
s’annonçait : MOI.